Posté 17 mai 2019 par dans la catégorie Dossiers
 
 

Donny Cates dans Question de Style S02E06

 

Pour ceux qui préfèrent l’audio :


Donny Cates fait partie de ces auteurs qui ont explosé grâce à leurs travaux chez Marvel. Parmi tous les auteurs dont j’ai parlé, il est le plus récent puisque son travail commence avec The Ghost Fleet (dont Dram00n a parlé ici) que Urban a récemment édité et qui fût publié chez Dark Horse Comics, en 2014.

Pourtant, malgré sa relative jeunesse, c’est un auteur qui connaît désormais une importante montée en puissance grâce à son travail chez Marvel, de Thanos jusqu’à Venom. Il sera l’instigateur d’un prochain évènement de l’éditeur, preuve de la confiance qui lui est accordée dans le milieu et il semble devenir le pilier du cosmique.

De plus, c’est un auteur qui parvient déjà à s’affirmer comme une future valeur sûre. En effet, il a déjà une patte toute personnelle qu’il parvient à diffuser dans ses travaux. Si on devait lui trouver un point de comparaison, il serait chez Jason Aaron. Tous deux viennent du Sud des États-Unis et leur écriture peut sembler assez similaire. Les thèmes et techniques sont différentes mais il y a un esprit sudiste qui traverse leurs œuvres. Une forme d’amour pour la série B qui sent l’alcool fort, la chaleur et l’énervement mais qui veut aussi parler de sujets sérieux.

Pourtant, comme je viens de le dire, il y a une différence assez claire entre eux deux. Si Jason Aaron ne cesse dans toute son œuvre d’interroger la violence cyclique, Donny Cates brasse un thème bien plus commun : la famille, tel Jeff Lemire en version énervée.

Dès lors, on peut se demander comment il parvient à mélanger ce thème assez classique avec une écriture rageuse comme les sudistes savent si bien le faire.

 

 

La famille comme catalyseur de dysfonctionnements.

Que ce soit dans Babyteeth, Redneck ou Venom, le cœur du travail de Donny Cates est consacré à l’analyse des rapports familiaux, souvent, sous un jour violent.

L’auteur fait partie d’une gamme d’écrivains que je décrirais comme sensibles, c’est-à-dire qu’ils n’ont pas peur de montrer leurs angoisses et leur vulnérabilité émotionnelle dans leurs travaux. Jeff Lemire rentre dans cette catégorie et forcément, à travers le thème de la famille, c’est un autre point de comparaison que l’on peut trouver chez l’auteur texan.

Mais si l’artiste canadien aime explorer des rapports parfois conflictuels dans la famille, il aime surtout montrer ce qu’une famille a de positif, le tout souvent fait sous une forme positive et poétique. Alors, on peut trouver de la poésie dans la violence, mais chez Donny Cates, les choses sont souvent plus pernicieuses, plus malsaines, car ce sont les rapports conflictuels qui l’intéressent le plus.

Redneck me semble un exemple assez fort. La famille de vampires au cœur de l’intrigue est dominée par un patriarche manipulateur qui fait régner l’ordre par la terreur. Il apparaît comme le géniteur de cette famille de vampires. Le héros que l’on suit, Bartlett, se retrouve souvent à en devenir une victime. Du côté de Marvel, avec Venom, il tend à réécrire la mythologie du symbiote en mettant en avant le Dieu de ces êtres, leur créateur. Par analogie, on peut donc forcément y voir une figure paternelle. Là encore, il est violent.

Au sein des deux titres, tout enfant qui ose transgresser les règles établies par le chef de famille est durement réprimé. Contre la figure paternelle, il n’y a pas d’échappatoire autre que le meurtre, semble-t-il. C’est donc dans un rapport vertical que se pose la violence. La figure du chef de famille est celle qui pose les problèmes que les autres doivent gérer. Les liens de familles sans forme de domination sont plus souvent salués par l’auteur comme source de libération. L’auteur montre que ce n’est pas toujours le père mais bien celui qui occupe le rôle du chef de famille qui provoque la violence. Il existe, dans son univers, des relations père-fils plus honnêtes, plus intègres et plus affectueuses. De la même façon, la relation entre Barlett et sa nièce dans Redneck est mise en avant comme étant la plus pure et s’approchant d’une relation père-fille.

C’est ainsi cette violence qui se met en place dans les familles qui l’intéresse de prime abord. Pourtant, ce n’est pas une analyse de la violence systémique comme chez Jason Aaron. Chez Donny Cates, la violence est factuelle, elle est présente au sein des familles. Les non-dits, les trahisons supposées et l’absence d’un amour franc et sincère peuvent générer la frustration, la colère et la violence. Elle se base aussi sur les situations abusives. Surtout, la figure du chef de famille est souvent abusive et manipulatrice envers ses enfants, elle se sert d’eux uniquement afin de se préserver et se protéger, comme c’est le cas dans Redneck, Venom et God Country.

C’est là que se pose une différence essentielle entre Donny Cates, Jason Aaron et Jeff Lemire car le premier mixe les thématiques chères aux deux autres dans un ensemble qu’il parvient à rendre personnel. Les personnages chez Donny Cates interagissent par la violence plus que par le dialogue. Dans Redneck, elle est exacerbée par les vampires, dans Venom, elle est exacerbée par la puissance des symbiotes. Dans ces deux récits, il y a quelque chose d’unique, loin de la poésie de Jeff Lemire, ce sont des récits très brutaux mais qui n’embrasse pas le noir typique de Jason Aaron. Finalement, il aime raconter des histoires souvent outrancières tout en racontant des choses très intimes. En effet, ses intrigues prennent pour point d’ancrage des grandes batailles, des mythes connus. De The Ghost Fleet à Venom, c’est ce qui caractérise le mieux son style : il aime les morceaux de bravoure, les moments outrancièrement héroïques. Pourtant, il ne s’en sert jamais que pour raconter des histoires de familles et d’amour.

 

 

La nature du mal.

Il y a un autre aspect assez intéressant chez Donny Cates et que l’on retrouve dans bon nombre de ses travaux, c’est le questionnement sur la nature du mal. L’utilisation des vampires dans Redneck, du Diable dans Babyteeth, Thanos dans sa série ou des Dieux dans God Country tendent à chaque fois à mettre en avant une interrogation quant à savoir qui est le plus malfaisant entre le monstre et l’être humain.

Babyteeth me semble être son œuvre qui rentre le plus facilement dans ce thème, les choses sont différentes et l’analyse des relations familiales sous un spectre violent passe au second plan sans être complètement écartée. L’héroïne, Sadie, a donné naissance à un enfant doué de pouvoirs et qui semble être le diable. Malgré ça, tout est fait pour le protéger, même si ce dernier menace, à de nombreuses reprises, de tuer sa mère et le restant de sa famille. Sa protection passe par des comportements souvent violents, notamment de la part de sa tante, très impulsive. Métaphore très hardcore de la maternité et de ses problématiques, Babyteeth n’est pas la meilleure série de son auteur, faute d’un travail narratif plus inconstant et un côté fourre-tout souvent gênant. Ce dont on se rend compte rapidement, c’est que le bébé diabolique semble bien moins maléfique que l’ensemble des individus qui le traque et qui sont, quant à eux, bien humain. Là où Donny Cates pose un questionnement, c’est dans la quête de pouvoir des êtres humains. Savoir où sont ses limites, si elles existent, etc. Sans jamais aller loin, c’est une question classique qui permet de montrer qu’il y a des zones de gris mais aussi de véritables monstres aux visages terriblement humains.

Dans Thanos, la question qui infuse tout le run, c’est de savoir ce qui motive cette incarnation du mal. Dans son premier travail, The Ghost Fleet, il tend aussi à poser cette question en brouillant les lignes et en utilisant encore une fois un mythe horrifique classique mais en se demandant si c’est l’outil qu’est cette flotte fantôme ou si c’est celui qui la commande qui est véritablement une menace.

La réponse se trouve toujours dans un rapport de domination. Le plus malfaisant est toujours celui qui cherche à abuser du pouvoir au cœur des récits de Donny Cates. Sans faire de dénonciation, il utilise finalement un trope classique et l’adage de Lord Acton qui veut que « Le pouvoir tend à corrompre, le pouvoir absolu corrompt absolument » pour servir ses histoires. Ce pouvoir absolu étant souvent recherché par un humain ou un individu en fin de règne, cherchant à retrouver sa puissance d’antan pour réinstaurer la terreur.

 

Ces deux thèmes constituent ainsi le cœur du style de Donny Cates. Pour autant, il ne faut pas nier l’impact de Geoff Shaw et sa capacité à mieux cadrer Donny Cates.

 

 

Le duo avec Geoff Shaw

Je pense que si plusieurs duos ont marqué l’histoire des comics, celui que forme désormais Geoff Shaw et Donny Cates est également à retenir. Fort de cinq travaux ensemble : Buzzkill, Paybacks, God Country, Thanos et maintenant, Les Gardiens de la Galaxie, ils ont prouvé qu’ensemble, ils ont une alchimie assez incroyable. De plus, Geoff Shaw parvient, quasiment à chaque fois, à faire en sorte que l’auteur se transcende. Ce renouvellement passe par une façon différente de raconter les histoires. Là où habituellement, l’auteur se sert du héros ou de l’héroïne pour raconter l’histoire de manière classique pour le comics, lors des intrigues avec Geoff Shaw, c’est souvent un narrateur omniscient qui prend le relai et qui raconte l’histoire comme le ferait un barbe ou un conteur d’histoires à l’Antiquité ou au Moyen-Age. Les deux artistes nous proposent des chants modernes. Ainsi, l’aspect outrancier des récits de Donny Cates prend une nouvelle forme en devenant épique.

Allant dans le sens de ce renouvellement, God Country ne présente pas un père violent ou abusif, du moins, pas au début. Il propose une intrigue en six numéros où le grandiloquent se confronte très harmonieusement à l’intime. Je trouve que c’est justement ce qui fait la force de leurs associations. Chacun de leurs travaux propose des récits épiques, avec des proportions à la fois grandes et pourtant terriblement humaines. God Country traite du rapport entre un père et son fils avec une variation sur les secrets et comment ils peuvent parvenir à détruire une relation aussi forte. Mais l’humanité qui découle de l’intrigue contrebalance efficacement cette intrigue sur un homme atteint d’Alzheimer et ayant besoin d’une épée gigantesque pour se rappeler qui il est. Les dessins à la fois très brutaux et pourtant si attachés à la retranscription des émotions parviennent à donner une intensité supplémentaire à l’histoire. Mais il y a bien la présence d’une figure paternelle abusive en la présence du Dieu qui souhaite récupérer l’épée Valofax. Ce dernier ne veut pas céder son pouvoir à un autre. En creux, c’est une confrontation entre deux rapports filiaux qui se met en place. Une relation pleine d’amour non-dit chez Emmett et son fils, une relation basée sur l’utilité des enfants pour Attüm.

Leur travail sur Thanos se repose sur le même principe narratif et interroge superbement sur qui est le personnage. Ici, ce n’est pas tant la famille qui importe mais plutôt comprendre d’où vient la violence de Thanos. Cela rejoint le thème sur la nature du mal. C’est une intrigue qui propose d’analyser la personnalité de Thanos en l’emmenant dans le futur et en le confrontant avec une version plus vieille de lui, qui a presque tout gagné. C’est le rapport malsain que le Titan fou entretien avec la Mort qui est mis en avant car par l’amour aveugle qu’il lui porte, il se met en danger. La narration est là encore épique, proposant des moments de bravoure affolants pour une histoire dont le cœur est si intime. Que ce soit l’arrivée du Silver Surfer ou l’origine du Cosmic Ghost Rider, le récit est bardé de séquences pleines de fureur et de rage. Ce qui correspond parfaitement au caractère du personnage éponyme.

Leur nouvelle série sur Les Gardiens représente une forme d’aboutissement collectif. Se débarrant d’un narrateur contant l’histoire, ils parviennent malgré tout à proposer un récit qui alterne entre moments de bravoure et analyse des rapports familiaux. Cette équipe a toujours ressemblé à une famille et sans spoiler les lecteurs VF, les artistes s’amusent à torturer les personnages en prenant appui sur les conséquences de Infinity Wars. Ici, c’est le poids positif de la famille qui est confronté à une autre famille de Gardiens, penchants négatifs des autres. Avec les Gardiens, c’est la démonstration du soutien que les membres de la famille que Donny Cates et Geoff Shaw mettent en avant. Ainsi, lorsque certains membres sont en situation de faiblesse, les autres prennent le relai afin de les soutenir. Le tout étant évidemment emballé dans un récit rock’n’roll qui sent bon le whisky, la sueur, la douleur mais aussi et surtout l’amour de l’autre.

Dès lors, c’est avec ce dessinateur que le mélange entre l’intime et l’épique prend le plus son sens. En effet, en utilisant un narrateur qui aime conter l’histoire à la façon d’un poème épique tel L’Illiade. Cela fonctionne à fond et renforce l’aspect unique de la narration de l’auteur et permet à ses thèmes finalement très simples d’être enveloppés dans un moule neuf qui leur donne une saveur spécifique.

 

Donny Cates est donc un jeune auteur promis à une grosse carrière et qui risque bien de nous régaler de récits d’une très grande qualité. C’est déjà le cas. Si vous n’avez pas encore lu God Country, foncez, c’est d’après moi, une grande perle mais ce n’est pas tout. Son Venom est excellent comme ne cessent de le répéter Spider-Matt ou Jé dans une récente émission, ainsi que son Thanos.

 

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Comics Grincheux est un râleur compulsif. Il râle sur tout et à force de râler sur Batman V Superman et la renumérotation Marvel, il a décidé d'ouvrir un blog pour raconter ce qu'il aime et surtout ce qu'il n'aime pas. Et maintenant, il râle avec les amis de LesComics.fr mais propose aussi des analyses de la narration des auteurs.