DOUZE
Point(s) fort(s) :
C'est du patrimoine mondial.
Point(s) faible(s) :
Chicho a installé son modeste club de boxe à Montreuil, dans l’ancien atelier garage d’un voisin décédé. Le neveu de ce dernier, Hadrien, geek trentenaire, rejoins les boxeurs amateurs et découvre un nouveau mode de vie. Solidarité, abnégation, partage et dépassement de soi sont au coeur de cette aventure.
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Editeur : L'Agrume
Dans les cordes sensibles
DOUZE est une BD qui traite de ma passion numéro 1, très loin devant la 9e art : la boxe anglaise. Pas tellement pour regarder les combats — même si évidemment, ça m’arrive — mais pour la pratiquer. Et depuis quelque temps, je suis même devenu coach d’une petite bande d’amateurs. Autant dire que lorsqu’une bande dessinée décide de s’attaquer au noble art, je la regarde avec un œil légèrement plus méfiant que la moyenne. Parce que la boxe, ce n’est pas simplement des types qui se mettent des coups dans la figure. C’est une odeur, des habitudes, des codes, des douleurs, des engueulades, de la sueur, des rituels, des personnalités qui se croisent… et surtout une sacrée quantité de détails qu’il est difficile d’inventer lorsqu’on ne les a jamais vécus.
Du sang, des larmes, de la sueur et de la solidarité
Avec DOUZE, Simon Bournel-Bosson et Cyrille Ladias nous emmènent pendant une année dans une petite salle de boxe de Montreuil, au fond du jardin d’une maison, autour de Chicho et de sa troupe de boxeurs. Hadrien, geek dans l’âme, découvre progressivement le monde de la boxe amateur, tandis que le retour d’Assya, ancienne élève de Chicho décidée à décrocher le titre national, va progressivement mobiliser toute la salle. Douze mois, donc, comme douze rounds. Une construction toute trouvée, mais surtout un excellent prétexte pour raconter moins un combat qu’un milieu et ceux qui le font vivre.
Et c’est précisément là que DOUZE m’a particulièrement accroché.
DOUZE est proposé au prix de 26,00€ (couverture souple) pour 280 pages par l’éditeur L’Agrume.
Un monde amateur dépeint par des connaisseurs
Parce que j’ai eu très souvent cette sensation, au fil des pages, que les auteurs savent réellement de quoi ils parlent. Les exercices, les relations entre les boxeurs, les petites manies de salle, la façon dont un entraîneur observe ses élèves, les discussions, les rapports de force, les moments de déconne et ceux où, soudain, tout le monde devient sérieux… Il y a dans cette BD une multitude de petits détails qui sonnent juste. Et pour quelqu’un qui pratique, c’est probablement ce qui fait toute la différence.
Ce n’est d’ailleurs pas très étonnant lorsque l’on sait que Cyrille Ladias est boxeur et coach, et que le Rixe Club dont il est à l’origine constitue une partie du terreau de cette histoire. DOUZE mêle d’ailleurs explicitement réalité et fiction autour de cette expérience collective.
Mais ce qui m’a le plus surpris n’est finalement pas la représentation de la boxe elle-même. C’est la manière dont les auteurs utilisent la salle comme une photographie d’un monde.
Et là, je me suis surpris à penser à Maupassant.
Photographie sociale
Pas que DOUZE soit une adaptation déguisée de Bel-Ami, évidemment. Mais il y a quelque chose de très “maupassantien” dans cette volonté de regarder un lieu, une époque et surtout un milieu social sans avoir constamment besoin de souligner ce qu’il faut en penser. La salle devient une petite société miniature. On y trouve les galères financières, les ambitions, les différences sociales, les rapports humains, les solidarités, les frustrations, les petites victoires et les gros emmerdements.
La boxe n’est finalement que le révélateur.
Et c’est probablement ce que j’ai trouvé le plus brillant dans le récit. On pourrait craindre une BD sportive centrée sur l’ascension d’un personnage, avec les traditionnels entraînements, les doutes, le combat final et la petite larme réglementaire. DOUZE préfère prendre son temps. Regarder vivre ses personnages. Faire passer les mois. Montrer la salle quand elle fonctionne, mais aussi quand elle menace de ne plus pouvoir fonctionner.
Un mode de vie plus qu’un sport
La boxe devient alors un formidable outil pour parler du collectif. Parce qu’une salle, contrairement à ce que pourrait laisser croire le principe même du sport, n’est jamais seulement une addition d’individualités. On monte seul sur le ring, mais on y arrive rarement seul.
Et ça, DOUZE le comprend parfaitement.
Une boxe qui transpire le vécu
Pour un pratiquant, le plaisir vient aussi de tout ce qui n’est pas spectaculaire.
Le sparring, les exercices répétitifs, le travail technique, les gammes, les déplacements, la fatigue… La boxe est un sport où l’essentiel du travail est souvent terriblement peu photogénique. On répète. Encore. Et encore. Et encore. Jusqu’à ce que le geste devienne presque automatique.
Et j’ai retrouvé cette dimension dans DOUZE.
On sent surtout que les auteurs ne cherchent pas à transformer chaque séance en Rocky. Et heureusement. La vraie boxe est infiniment moins hollywoodienne et beaucoup plus intéressante.
J’oserais même une petite provocation : à choisir lequel des deux auteurs pratique la boxe, je miserais spontanément sur le scénariste.
Parce que le scénario connaît ses petits détails.
En revanche…
Un dessin qui me convainc un peu moins
Des poings, oui. Des jambes, moins.
C’est ici que j’ai une petite réserve concernant le dessin de Simon Bournel-Bosson.
Je trouve son travail intéressant, mais parfois un peu simple, et certains effets de dynamisme ne m’ont pas toujours convaincu. Surtout, j’ai parfois eu l’impression que la représentation de la boxe se concentrait beaucoup trop sur les bras et le haut du corps.
Et ça, pour un boxeur, c’est presque un crime de lèse-majesté.
Parce que la boxe, contrairement à ce que son image populaire laisse croire, est avant tout un sport de jambes.
Le poing n’est que l’aboutissement du mouvement. La distance, les appuis, les transferts de poids, les déplacements, les sorties d’axe, les changements de rythme… tout part du bas. Un bon boxeur ne se contente pas de frapper : il se déplace pour pouvoir frapper. Et parfois, surtout, il se déplace pour ne pas avoir à être frappé.
Or j’ai trouvé que le dessin avait tendance à privilégier le spectaculaire du geste, les bras, les épaules, le haut du corps, au détriment de cette mécanique des appuis qui constitue pourtant l’ADN du noble art.
Ce n’est évidemment pas rédhibitoire, et les scènes d’entraînement restent parfaitement lisibles. Mais c’est probablement l’endroit où mon regard de pratiquant m’a rendu plus exigeant que celui d’un lecteur simplement venu découvrir la boxe.
D’autant que le reste du dispositif graphique fonctionne plutôt bien : les décors ont cette rugosité de petites salles qui ont vécu, et la mise en couleur, jouant notamment sur les gris et quelques touches de bleu ou de rouge, participe à cette atmosphère très quotidienne. Les séquences de combat gagnent ponctuellement en intensité chromatique.
Une vraie déclaration d’amour à la salle
Une histoire qui va au-delà du sport
Au fond, DOUZE n’est donc pas vraiment une BD sur la boxe.
C’est une BD sur ce que la boxe fabrique autour d’elle.
Des liens, des habitudes. Mais aussi des engueulades et des amitiés et surtout des ambitions. Une forme de solidarité assez particulière, faite de coups de poing parfaitement consentis et d’un respect qui se construit souvent dans la douleur.
Et c’est probablement pour cela que j’ai autant accroché à cette lecture.
Parce qu’au-delà de ses quelques maladresses graphiques, Douze réussit quelque chose de beaucoup plus difficile que de représenter correctement un direct du gauche : faire ressentir ce qu’est une salle de boxe.
Son odeur, sa fatigue, ses petites combines, ses personnages, ses rêves parfois minuscules et parfois démesurés.
Une photographie d’un lieu et d’un milieu, avec une vraie tendresse pour ceux qui l’habitent.
Et lorsqu’une BD arrive à me faire penser, pendant sa lecture, à ma propre salle et à mes propres boxeurs, c’est généralement qu’elle a touché quelque chose de juste.
Bref, : d’un point de vue graphique, tout n’est pas parfait. Mais côté récit, Douze met clairement les gants. Et il sait pourquoi.
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