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L’art et le style de Mike Mignola – Dans l’antre de la folie graphique !

Bonjour et bienvenue dans ce nouveau dossier concocté par StyleComics. Cette fois, il se penche sur Mike Mignola, dont l’art et le style sont désormais reconnus pour l’univers de Hellboy. 

Bonne lecture !

Table des matières :

mike mignola art style comics

INTRODUCTION – LA QUETE DU STYLE AU PRIX DE LA RECONNAISSANCE ?

Avoir un art et un style graphique personnel, reconnaissable et apprécié, c’est sans doute l’ambition de nombreux artistes de comics qui n’aspirent pas seulement à livrer des pages, être payés et passer à autre chose. Cette quête peut paraître égotique ou prétentieuse mais elle ne l’est pas, selon moi. Elle reflète au contraire une envie artistique forte, un souhait de se réaliser à travers son dessin et surtout, le désir de ne pas plier sa passion aux contraintes commerciales, aux modes du moment.

Contrairement à ce que certains peuvent penser, l’univers du comic book n’est pas aussi formaté artistiquement. Certes, il y a eu des artistes dont la popularité a poussé de nombreux autres à s’en inspirer. On constate aussi que le genre super-héroïque est celui où l’expérimentation visuelle est la moins importante, notamment sur les grandes franchises de Marvel et DC. Mais les années 2000 ont considérablement fait évoluer les choses et les styles graphiques sont aujourd’hui plus variés que jamais.

L’art et le style de Mike Mignola illustre d’ailleurs parfaitement cela. Au fil des décennies, il n’a cessé d’absorber des influences pour les faire siennes, trouvant petit à petit la volonté de s’éloigner des cahiers des charges de Marvel et DC pour creuser son propre sillon. L’écart qui sépare le Mignola de Rocket Racoon et celui d’Hellboy in Hell est saisissant et représente sans doute une des évolutions artistiques les plus originales et spectaculaires des comics.

Une reconnaissance tardive pour un talent qui se cherchait

hellboy mike mignola art style

Si les passionnés de dessin pouvaient dès la fin des années 80 détecter l’immense talent discret de l’artiste, les lecteurs de comics en général ne lui ont que tardivement accordé le statut de star ou de « modern master ». D’ailleurs, encore aujourd’hui, son style peut diviser.

Certains pourront être fascinés par l’abstraction de plus en plus forte dans ses dernières planches. D’autres pourront regretter l’époque où l’anatomie de ses personnages demeuraient crédibles et détaillées. Cette reconnaissance lente et tardive peut être expliquée par plusieurs facteurs.

Un style et une approche de l’art en décalage

Tout d’abord, Mike Mignola n’a jamais eu un style « tendance », ancrée dans les références de l’époque. Dans les années 80-90, il a petit à petit poussé son dessin vers une abstraction presque géométrique, allant à l’encontre de la surcharge testostéronée et détaillée de la génération Image Comics. Ses passages sur X-Force, Wolverine ou encore Doctor Strange, tout magnifiques qu’ils étaient, semblaient déjà en décalage stylistique avec les autres artistes de l’époque.

De plus, Mignola s’est éloigné rapidement des séries régulières. En effet, il a rapidement privilégié les one-shot, mini-séries ou graphic novel, plus adaptés à son rythme de production. Il n’a donc pas été associé à des « runs » ou des personnages connus et il n’était pas toujours simple de suivre sa carrière.

Enfin, Mike Mignola a lui-même continué à brouiller les cartes en passant d’un éditeur à un autre et d’un genre à un autre (fantasy, horreur, science-fiction). Chez Marvel et DC, il teintait le genre super-héroïque d’ambiances ou de références qui lui parlaient davantage (le cosmique à la Kirby dans Cosmic Odyssey, le gothique dans Batman : Gotham by Gaslight).

Mais ce qui a surtout, selon moi, retardé cette reconnaissance, c’est que Mignola ne semblait pas avoir trouvé l’univers dans lequel il pouvait pleinement s’épanouir graphiquement. Ainsi, il donnait souvent l’impression de livrer des jobs de qualité mais de commande, en continuant à se chercher. Et c’est pour cela que la création d’Hellboy et du « Hellboyverse a sonné comme une nouvelle naissance artistique.

Car même si beaucoup de choses dans ses planches précédentes annonçaient déjà la construction de ce style graphique si particulier, c’est l’univers d’Hellboy qui semble lui avoir donné une raison d’être.

Un univers entier de styles graphiques

(Hellboy ©Mike Mignola – Dark Horse comics)

Que l’on aime ou pas le style / l’art de Mike Mignola, force est de constater que l’artiste s’est imposé petit à petit comme un narrateur à part, avec son propre langage, sa propre approche de l’épure et des ombres et surtout, une capacité à construire des planches aussi claires dans le storytelling qu’envoutantes dans la représentation picturale.

Il a su aussi construire dans les comics un monde personnel, bercé de ses lectures et envies et le faire fructifier sur plusieurs séries et médias.

Le « Hellboyverse » est ainsi devenu un espace visuellement passionnant que d’autres artistes sont venus arpenter et dépeindre avec leurs propres talents et visions, sans chercher forcément à imiter le maître.

De Guy Davis à Jason Shawn Alexander, en passant par Richard Corben, James Harren ou Max Fiumara, les séries dérivés d’Hellboy proposent à chaque fois des rendez-vous artistiques intéressants.

Ce grand dossier sera consacré à l’évolution du style graphique de Mike Mignola mais aussi aux forces des nombreux dessinateurs qui sont venus se frotter à ce héros, à ses alliés (B.P.R.D, Abe Sapien) ou à la multitude des autres personnages inventés par Mignola et ses co-scénaristes au fil des années (Witchfinder, Lord Baltimore, Lobster Johnson, etc.).

Je vous remercie vous, lecteurs, d’avoir la curiosité de pousser cette petite porte vers l’exploration graphique d’un des artistes les plus fascinants du monde du comics.

Alors enflammez votre torche, vérifiez vos amulettes et rechargez votre « Good Samaritan » (le pistolet d’Hellboy dans le film de Guillermo del Toro) : nous allons commencer la descente dans les ténèbres…



Partie 1 – Tout commence avec un raton laveur !

partie un mike mignola art style

Je ne vais pas revenir ici sur le parcours professionnel de Mike Mignola car d’autres l’ont fait beaucoup mieux que moi (et il y a même un projet de documentaire sur lui, baptisé « Drawing monsters », qui vient d’être financé). Je vous propose plutôt de nous plonger directement dans l’un de ses premiers titre : Rocket Racoon. Scénarisé par Bill Mantlo et publié entre mai et août 1985, il présente le célèbre rongeur de l’espace. A noter que Mike Mignola est encré par Al Gordon et Al Milgrom pour l’épisode 3.

Après s’être fait la main en tant qu’encreur sur quelques titres Marvel (et il n’était pas très bon de son propre aveu), Mike Mignola se retrouve à travailler sur la mini-série en 4 épisodes consacrée à l’une des futures stars des Gardiens de la Galaxie.

Entrée par la petite porte…

mike mignola rocket raccoon art style

Difficile de reconnaître, à première vue, l’art et le style graphique du Mike Mignola qu’on connaît désormais.

La comparaison entre la couverture de l’époque et celle qu’il signa des décennies plus tard pour un recueil consacré au même personnage en dit long sur le chemin artistique parcouru.

A part quelques aplats de noir, on aurait du mal à croire qu’il s’agit du même dessinateur !

Tout y est différent. De la texture des poils à la gestion de l’espace. L’utilisation des axes de composition au design de la technologie, etc.

mike mignola art style annihilation

Je trouve que le plus parlant est la gestion de la lumière. Si l’ancienne couverture Mignola utilise des silhouettes sombres en fond, c’est avant tout pour ne pas surcharger en détails et créer l’illusion de plusieurs niveaux de plans.

Mais il n’y a pas d’éclairage particulier dans la scène, comme on peut le voir sur Rocket qui n’est pas ombré.

Dans la couverture la plus récente, au contraire, on retrouve l’approche connue de Mike Mignola. Il utilise une source de lumière forte pour créer des ombres projetées denses et donc de larges aplats de noir.

Ce procédé est utilisé par de nombreux dessinateurs : Alex Toth, Franck Miller, Darwyn Cooke, Paul Azaceta, Eduardo Risso pour n’en citer que quelques-uns. Mais Mike Mignola est celui qui, selon moi, l’utilise autant pour la composition du dessin que pour la création d’une ambiance.

D’autres influences que Jack Kirby

rocket mike mignola

Le King Kirby est une référence très souvent citée lorsqu’on parle du style et de l’art de Mike Mignola. J’y reviendrai sans doute au moment de parler du récit Cosmic Odyssey qu’il a fait chez DC.

Mais les pages intérieures de Rocket Raccoon semblent, elles aussi, à mille lieux de ces futurs travaux. Si on peut noter que Mignola sait déjà utiliser ses aplats de noirs pour composer ses planches, on est ici face à un style beaucoup plus détaillé et réaliste. Le travail des textures (mur, pelage, tissus) fait penser à des artistes des 70’s, début 80’s tels que Barry Windsor Smith (Monsters, Conan, Weapon X), John Buscema (Savage sword of Conan), ou Mike Ploog (Ghost Rider, The Monster of Frankenstein de Marvel mais aussi, un des artistes derrière les sublimes horreurs du film THE THING de John Carpenter).

On peut même remonter un peu plus loin et y voir l’héritage de dessinateurs classiques comme Al Williamson, Graham Ingels ou Wally Wood qui ont livré, notamment pour EC Comics, des œuvres d’horreur et de science-fiction marquantes. Outre une approche académique du dessin et une imagination foisonnante, ces artistes avaient aussi pour particularité de livrer des planches dans lesquelles l’équilibre entre les détails et les ombres étaient toujours savamment orchestrés, notamment pour générer des ambiances horrifiques.

On note cependant que Mignola ne vise pas forcément le degré de réalisme de ses aînés et qu’il y a déjà chez lui quelques velléités de simplifier un peu certaines formes. Le personnage de Rocket Racoon est, par exemple, assez stylisé au niveau de son pelage et de son visage qui a presque un effet « cartoon » avec ses grands yeux ronds.

Dans la pin-up ci-dessous, on trouve aussi quelques premiers signes d’une réflexion de l’artiste sur l’utilisation des grands espaces vides pour organiser son image.

Sa composition évoque déjà ce qu’il fera plus tard sur de nombreuses couvertures, à savoir la mise en exergue de personnages sur un fond épuré, presque vidé, tout juste traversé de quelques détails. La bâtisse sur la colline forestière est ainsi remarquablement stylisée et Mignola parvient à la faire cohabiter avec une lune détaillée uniquement d’un côté pour ne pas créer de surcharge.

mike mignola art style lune

Au final, Rocket Raccoon n’est clairement pas une série qui ravira les fans de Mignola (d’aujourd’hui ou des vingt dernières années). Mais il est intéressant d’y trouver quelques germes des principaux traits caractéristiques du style en devenir de l’artiste.



Partie 2 – DU GRAND VERT AU GRAND NORD CANADIEN.

Mike Mignola continue son parcours chez Marvel et on constate qu’il ne cesse de s’améliorer. Si on est encore très loin de son style signature, il va livrer des planches travaillées et claires, à défaut d’être innovantes. Mais ses dessins vont devoir cohabiter avec des encreurs assez différents.

Du Mignola plus brut de décoffrage !

(The Incredible Hulk ©Marvel)

Mike Mignola va donc passer sur le titre The Incredible Hulk, toujours avec le scénariste Bill Mantlo. On pourrait penser que son arrivée sur une série mettant en scène un monstre aurait permis à l’artiste d’être en terrain plus familier et donc d’y développer un style plus personnel ou du moins, plus proche de ce qu’il fera plus tard. Mais ce n’est pas le cas.

Pour autant, de ce que j’ai pu en voir rapidement, c’est effectivement mieux que sur Rocket Raccoon mais dans une veine tout aussi classique.

Au travers d’histoires mixant aussi bien des drames personnels que des voyages extra-dimensionnels, Mignola va montrer qu’il est capable de livrer des planches assez détaillées, au découpage clair mais sans génie.

Il ne poursuit pas cependant son travail sur l’épure ou sur les ombres ce qui donne, à l’ensemble, une facture très classique, sans originalité particulière.

Saturation d’encreurs

On pourra aussi émettre de fortes réserves concernant l’encrage que pose Gerry Talaoc sur Mike Mignola. Bien que précis, l’encreur donne à l’ensemble un côté assez brut et viscéral. Ce qui n’est pas rappeler un peu les traits de Gene Colan ou le style de Tom Palmer.

Loin des lignes fines et aplats de noir que Mignola utilisera plus tard pour accentuer son approche figurative, Talaoc travaille vraiment bien les textures (le bois notamment) avec une myriade de coups de pinceau. Mais il peine, selon moi, à faire ressortir les personnages et les différents plans à l’intérieur des cases.

(The Incredible Hulk ©Marvel)

Les éléments métalliques et technologiques en pâtissent pas mal. Le rendu est souvent inégal, comme si certaines cases étaient encrées beaucoup plus à la hâte que d’autres. Mais à défaut de bien se marier avec le style encore en germe de Mignola, je trouve que l’encrage de Talaoc correspondait bien à l’ambiance de ces épisodes. Effectivement, il en renforce notamment le côté horrifique, en rappelant justement certaines des références de Mignola, comme Mike Ploog.

(The Incredible Hulk ©Marvel)

Il est intéressant de noter que Mike Mignola assurait seul les couvertures des épisodes. Certaines permettent de voir que son propre encrage est radicalement différent de ce que fait Gerry Talaoc.

Personnellement, je ne trouve pas qu’il apporte quelque chose en plus et il semble même peiner à trouver un style qui renforce son crayonné.

En revanche, c’est vers la fin de son run sur Hulk, juste avant son passage sur Alpha Flight, que j’ai commencé à repérer les prémisses de son talent pour la composition stylisée de couvertures.

Celle du numéro 313 est notamment très intéressante avec ces créatures à l’anatomie juste mais simplifiée, évoquant tout à la fois des créatures d’Heroic Fantasy et des trolls d’Hellboy.

(The Incredible Hulk ©Marvel)

Alpha pas gloups

Pour mémoire, la bascule de Mike Mignola sur Alpha Flight a provoqué, à l’époque, la colère de nombreux fans de la série (dont votre serviteur) ! Mais à une époque sans réseaux sociaux ni même Internet, il ne nous restait que le courrier des lecteurs du mensuel STRANGE pour nous plaindre !

La « Division Alpha » avait été, en effet, lancée, scénarisée et dessinée par l’immense John Byrne. Ce dernier s’étant lassé de son équipe canadienne, Marvel avait alors accepté qu’il récupère Hulk au numéro 314 et que l’équipe artistique de ce dernier prenne la suite de Byrne sur Alpha Flight au n°29.

Pour vous donner un ordre d’idée, le choc de la transition était à peu près le même que celui de passer de Jim Lee à Rob Liefeld dans le crossover X-Tinction Agenda !

(Alpha Flight ©Marvel)

Cependant, Mike Mignola ne resta pas longtemps sur les pages de la série (à peine deux numéros) mais il continua à illustrer quelques couvertures.

Ce sont d’ailleurs ces dernières qui méritent vraiment le coup d’œil car on y distingue de plus en plus la capacité de l’artiste à alléger son dessin des détails superflus.

Cela se verra particulièrement sur l’anatomie des personnages dont la musculature est simplifiée sans perdre de sa crédibilité. Une tendance qu’il va de plus en plus renforcer au fil des années et qui va commencer à rendre sa patte graphique reconnaissable. L’art et le style de Mike Mignola s’affirme donc d’abord sur des couvertures.

On voit cependant que le dessin de Mignola reste assez rond et généreux en musculature massive. On est encore loin de son approche plus rigide et droite des silhouettes. Les corps demeurent dans les standards des comics et les proportions ne sont pas challengées comme il le fera plus tard chez DC, en donnant notamment à Superman un torse plus massif que ses jambes.

Pourtant, Mike Mignola semble enfin se lancer sur ses premières expérimentations vers la simplification de son style. Difficile de dire, à l’époque, si c’est une démarche artistique consciente ou bien une obligation pour se plier davantage au rythme mensuel attendu pour les comics. Mais la suite de sa carrière montre qu’il va poursuivre dans ce sens et s’y révéler un maitre en la matière.

A suivre…

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