Posté il y a 1 mois par dans la catégorie Dossiers
 
 

Batman Arkham : Double Face – Schizo or not schizo ?

« Sous le Masque » : une rubrique qui propose d’aller voir sous le masque des personnages de comics et d’en explorer les énigmes et les mystères par l’éclairage subversif et original de la psychanalyse.

double face batman

Batman Arkham : Double Face est le premier volume de la collection d’anthologie thématique sur Batman lancée chez Urban Comics. Chaque volume propose un focus sur un des vilains de la galerie de Batman. Dans celui-ci, les deux côtés du procureur Harvey Dent sont invités dans des épisodes allant de Detective Comics 66 de 1942 à Batman et Robin 23 de 2013. Des scénaristes comme Bill Finger, Dennis O’Neil, J.M. De Matteis ou encore David Hine relatent les aventures bifides du vilain. Une question se pose pour Double-Face, depuis sa création. Schizo or not schizo ? C’est ce que nous allons enfin éclairer SOUS LE MASQUE!

Dans la préface de cette anthologie sur Double-Face, il est écrit d’emblée que les ennemis de Batman forment tous un reflet déformé du héros. Chacun accentue un des motifs particuliers du justicier. Dans le cas de Double-Face, s’il est indiqué que cet aspect est renforcé par les liens qu’il a tissés avec Batman, rien ne précise de quel reflet il s’agit ou de quel motif. C’est donc au fil des pages que les indices sont à chercher afin de répondre d’ores et déjà à cette question qui se pose pour cet ennemi de Batman : est-il schizophrène ? Cette fameuse schizophrénie dont on affuble les super-vilains voire les héros montrant deux personnalités ou davantage pour certains paraît s’afficher sur le visage-même de Double-Face.

batman double face dc

Schizo or not schizo ? 

Bien sûr il est tentant face aux deux personnalités qui cohabitent chez Harvey Dent, ancien procureur zélé devenu criminel notoire après qu’un parrain de la pègre ait aspergé son visage d’acide, de le qualifier de schizophrène. Une double personnalité qui s’exprime dès les premières pages à visage découvert.

Dès les premiers numéros, il est annoncé que ce vilain sera le Dr Jekyll et Mister Hyde du XXème siècle. Le pendant made in Gotham de ce personnage de Stevenson, donc. La dualité par excellence.

Plus loin, un épisode nous indique que des recherches ont été menées, et le commissaire Gordon informe Batman que les psychiatres ont diagnostiqué chez  Double-Face une schizophrénie hébéphrénique. Ainsi, le diagnostic de schizophrénie tombe de façon claire pour caractériser Harvey Dent. Mais est-ce de la schizophrénie dont nous parlons pour Double-Face ?

La schizophrénie est une psychose caractérisée par des idées délirantes, un décrochage de la réalité, une désorganisation de la pensée, un délire ou encore des hallucinations. Il apparaît aussi une perte d’élan vital, des aspects anxieux, des troubles de l’attention et de la mémoire. Nous sommes assez loin d’une double personnalité ! Nous aurait-on menti ? La schizophrénie ne serait-elle pas cette double personnalité que tout le monde connaît ?

Creusons un peu : la forme hébéphrénique dont parle le commissaire Gordon est une forme qui débute souvent à l’adolescence, aux éléments délirants souvent absents, mais présentant un syndrome dissociatif.

double face série animée

Dissociation de pensée

Voilà, vous dîtes-vous, que nous retombons sur nos pieds : dissociation est dissociation de la personnalité, donc c’est pile Double-Face !

Et bien là encore : fausse piste pour le commissaire Gordon et donc Batman ! La dissociation concerne une pensée présentant un raisonnement dont la logique échappe à l’interlocuteur, des associations d’idées incongrues, un ralentissement de la pensée dans les activités quotidiennes ordinaires, et une fixation sur certaines idées incohérentes. Le langage devient incompréhensible puisqu’il apparaît une logique dissociée du raisonnement, ne fonctionnant que sur des règles de langage que seul le sujet comprend. De fait, cette dissociation ne concerne pas la dualité qui marque jusqu’au visage Double-Face.

Comme le dit Harvey Dent lui-même, c’est son visage divisé entre la beauté et la monstruosité qui le caractérise. Et ses actes partagés dans les épisodes entre bonnes et mauvaises actions. Nous voyons d’ailleurs dans cette anthologie une exploration du passé du jeune Harvey Dent avec des épisodes traumatiques. Exit donc la schizophrénie. Il était temps de lever le voile sur ce mot !  En 2018, quatre français sur cinq pensaient encore que le dédoublement de la personnalité était un symptôme de la schizophrénie. Vous n’en ferez ainsi plus partie grâce à Double-Face !

double face pièce

La pièce fétiche

Alors vous allez vous dire, ou une partie de vous va dire à l’autre : oui, mais Double-Face, il est quand même perturbé.

Ce double visage et ses actes commis au nom d’un côté mauvais, d’un côté face et d’un autre côté face, barré, comme sa pièce fétiche. Nous lisons dans des épisodes de cette anthologie l’origine de cette pièce. Elle lui a été transmise par un père alcoolique et violent, sujet à des changements d’humeur. Ces derniers l’amènent à battre le jeune Harvey Dent alors enfant dans un jeu auquel l’enfant perd systématiquement. Cette violence subie par le jeune Harvey engendre inévitablement un traumatisme qu’il ne dépassera qu’en se réfugiant dans l’étude de quelque chose qui protège et assure une justice : la Loi.

Ce fut alors sa bouée de sauvetage, sa planche de salut. Jusqu’au jour où, dans le tribunal, le procureur Harvey Dent se retrouve défiguré. La moitié de son visage rendue monstrueuse par un acide jeté par un malfrat. Alors les dominos tombent les uns après les autres. Sa fiancée le rejette, ravivant le sentiment de rejet du garçon meurtri au fond de cet homme de Loi. Cette face de lui cachée jusqu’alors révèlera la part sombre enfouie, refoulée, ce mauvais garçon traité ainsi par son père. Lorsque celui-ci lui remet la pièce sur son lit d’agonie, elle enclenche d’ores et déjà un mécanisme à plusieurs rouages.

double face moche

Good Boy, Bad Boy

C’est alors un mécanisme psychologique qui apparaît suite à ces évènements, appelé clivage. Le clivage, sur le plan psychologique, correspond au fait de séparer un objet unitaire en deux moitiés qui resteront côte à côte sans s’influencer réciproquement. Ce clivage est relié à l’image de lui-même que les extraits de l’enfance de Harvey illustrent : il est à la fois un mauvais et un bon garçon pour son père, comme il aime et déteste son père. Sans pouvoir réconcilier ces deux parties de lui.

Ainsi, Double-Face est le nom de ce qui se divise en deux dans l’individu. Nous ne sommes pas un mais au moins deux. Parfois ces deux parties se parlent, d’où les monologues que l’on peut avoir avec soi-même (si si, ne niez pas). Parfois ces deux parties entrent en conflit. Pour des raisons de traumatisme comme celui subi par Harvey Dent, que l’on verra le long des épisodes chercher une rédemption. Celle-ci n’arrivera jamais car Double-Face la cherchera à l’extérieur de lui-même.

Batman lui dira d’ailleurs qu’il connaît bien les démons qui le hantent. D’être cet individu divisé en deux après un traumatisme. Et, au-delà de ça, être divisé car tout n’est ni noir ni blanc, mais les deux. Là où Batman s’occupe de ses ombres intérieures, Double-Face les fait payer à l’extérieur. Il n’y a pas de points de suture entre ces deux parts, il n’y a qu’une pièce qui décide au hasard. Le sort ainsi, au fil des épisodes, ramène parfois Double-Face vers la guérison, laquelle ne fait pas long feu, tant l’acidité qui le ronge est plus profonde que celle sur son visage.

Epilogue : Désir fait Loi

Double-Face parle ainsi à chacun, de chacun. Il n’est pas schizo, sauf à travers le mot galvaudé que l’on se lance dans les cours de récré. Pas de schizophrénie, maintenant une part de vous sait, même si une autre continuera de l’utiliser malgré soi.
Malgré soi, c’est la définition de Double-Face, cette part de soi qui demeure en proie à un désir qui n’obéit pas à la Loi. Cette part inconsciente, ces mots des autres qui ont défini qui nous sommes avant de savoir qui l’on était. Mauvais, ou bon ? Après avoir subi des injustices, et dans une certaine mesure chacun en subit, Batman y compris, Double-Face choisit de faire payer à autrui ses blessures profondes avec sa pièce de 1 dollar.
Cette pièce barrée d’un côté, qui ordonne le monde et choisit de façon cyclothymique entre mauvais garçon et bon garçon, crime et châtiment, désir et Loi. Les épisodes illustrent finement comment la Loi a tenté d’être l’opération de guérison d’Harvey Dent, jusqu’à l’obsession. Avant le point de rupture où son visage brûlé a ravivé ses blessures psychiques, mettant au premier plan tout ce qui divise un être humain. Où nous voyons dans le récit qui est le sien comment l’angoisse de perdre les êtres aimés et la quête d’amour est venue scinder en deux un garçon tenaillé entre s’effondrer ou en vouloir au monde entier.
Double-Face est né il y a longtemps. Il vit en chacun de nous, et nous assistons, dans cette anthologie, à des extraits choisis de sa naissance et de ce qui a nourri cette division irréparable.
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Chroniqueur et psychanalyste, Alex Hivence passe sous son regard psychanalytique les comics! Et analyse les personnages Sous le Masque