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Matt Kindt (Ninjak, X-O Manowar, Ether, Grass Kings,…) – L’interview

 

 

Auteur reconnu par son travail pour Valiant (Rai, Ninjak, X-O Manowar,…), Matt Kindt s’est imposé dans le paysage comics en France. A l’occasion de la sortie de Grass Kings (2 tomes sur 3 pour le moment chez Futuropolis), Dram00n a souhaité revenir avec lui sur son travail afin de mieux cerner l’auteur américain.
 

Lescomics.fr : Bonjour Matt Kindt ! Si on revient sur vos premiers travaux, on trouve trace de Super Spy, un web comics. Ce qui saute aux yeux dans ce titre est la narration particulière. On ressent que vous avez travaillé la construction avec une narration par case et non par page. Était-ce un choix par rapport au format ou pour vous démarquer à l’époque ?

Matt Kindt : Oui, j’avais décidé de publier 8 pages d’histoires courtes chaque semaines pendant un an et pour “tourner la page”, il fallait cliquer sur une case. J’avais l’impression que ce format différent permettait de nouvelles techniques de narration intéressantes et me permettais de déplacer la “caméra”.

Je pouvais faire des plans panoramiques et zoomer sur les scènes d’une façon que les comics traditionnels ne permettent pas, mais sans devenir de l’animation pour autant. Cet effet est perdu dans la version imprimée et honnêtement, à l’époque je n’étais pas sûr de comment le livre allait fonctionner jusqu’à ce que je l’ai fini.

 

Dans vos œuvres indépendantes, on peut constater que beaucoup d’entres elles sont des polars, des romans noirs, souvent sous forme de puzzle (Du Sang sur les Mains : De l’art subtil des crimes étranges en est le parfait exemple). Qu’est-ce qui vous attire dans ce genre si particulier ?

Un vieil écrivain de fiction (je ne me souviens plus du nom) a dit un jour que les mystères autour des meurtres sont les histoires parfaites. Il y a tout : mobile, drame, mystère, tout ce que vous voulez. Tout ce que voulez est dans ces histoires. J’ai grandi en lisant Sherlock Holmes et Doc Savage, alors ce genre d’histoires m’attirait toujours.

 

Contrairement à beaucoup d’auteurs, on retrouve très peu de similitudes dans vos personnages principaux. Que ce soit pour les personnages masculins comme féminins. Entre la variation du sexe, de l’âge, des personnages ont-ils été plus difficiles à écrire que d’autres finalement ?

Après mon premier comics (Pistolwhip), chaque livre après celui-ci a eu un personnage principal ou des personnages principaux qui étaient volontairement aussi différents de moi que je pouvais les faire. C’était trop facile d’écrire un personnage comme moi et ça devient ennuyeux. Le frisson d’écrire pour moi est d’essayer de marcher dans la peau de quelqu’un d’autre et de voir les choses d’un point de vue différent. 

J’ai donc toujours essayé de changer quelque chose au sujet du personnage pour le séparer de moi, qu’il s’agisse d’ethnie, de genre, d’opinions politiques ou d’histoires familiales. Cela me permet de rester investi et ça m’a aussi aidé à garder l’esprit ouvert et à être empathique envers des cultures, des genres et des enjeux d’une façon que je n’aurais peut-être pas pu avoir si j’avais continué à écrire des livres sur moi-même, mon point de vue et mes antécédents.

Cela m’a rendu plus curieux et fait de moi quelqu’un plus à l’écoute des autres. J’écoute toujours les histoires des autres. Je me connais, moi et les miens et je veux entendre parler d’autres expériences.

 

C’était trop facile d’écrire un personnage comme moi et ça devient ennuyeux. Le frisson d’écrire pour moi est d’essayer de marcher dans la peau de quelqu’un d’autre et de voir d’un point de vue différent.

 

Je voulais revenir sur Dept. H, titre sur lequel vous avez travaillé avec Sharlene Kindt, c’est l’un des rares huis clos que j’ai pu lire en comics. L’oeuvre m’a fait penser à un titre comme “Le Crime de L’Orient Express” d’Agatha Christie avec tous les suspects regroupés dans un lieu. D’où vous est venue l’idée de ce titre ?

Je pense qu’Agatha Christie a été ma plus grande influence. J’ai grandi avec Sherlock HolmesDoc SavageRaymond Chandler et Dashiel Hammett mais je n’ai jamais vraiment lu Christie jusqu’à ce que je commence Dept. H un ou deux ans auparavant. Les histoires de crime en huis clos sont un genre à part entière et il m’a vraiment intrigué. Ce que j’ai découvert en commençant à lire Christie, c’est que les livres étaient divertissants mais au bout du compte, le but du livre est de présenter un puzzle et que vous essayez de le résoudre. La résolution du puzzle est vraiment l’objectif final de ces livres.

Je voulais donc écrire un livre comme celui-là, mais aussi rendre le puzzle de moins en moins important à mesure que vous lisez le récit, jusqu’à ce que le récit ait pour intérêt les personnages, l’expérience, les idées liées au puzzle et qu’il devienne presque secondaire pour le lecteur. Si je pouvais faire ça, mon livre aurait été agréable à relire. Une fois qu’un mystère est résolu, à quoi bon relire le récit ? Vous connaissez les réponses. Dept. H est différent. Vous connaissez peut-être la réponse lors d’une deuxième lecture, mais l’histoire ne porte pas vraiment sur la solution.

 

Chez Dark Horse, vous avez également édité Mind MGMT, un récit d’espionnage dans lequel vous êtes au scénario et aux dessins. Il y a plusieurs mois, vous avez décidé de revenir sur ce titre via un Kickstarter pour le proposer en vinyl. C’est un projet ambitieux, pourquoi ce titre particulièrement ?

Je pense que MIND MGMT est une idée tellement folle qu’elle se prête à différents formats. Le livre et la piste audio de l’enregistrement est une histoire autonome mais agit également comme une sorte de dispositif de méta-recrutement pour les agents du monde réel. J’essaie d’impliquer le lecteur (tout comme dans les comics) dans ce qu’il lit et écoute.

Le vinyl contient des messages cachés à l’envers et l’histoire que vous entendez ne correspond pas tout à fait à l’histoire que vous lisez dans la bande dessinée donc vous devez décider quelle est la vérité. Ce que vous lisez ou ce qu’on vous dit. Quelque part entre les deux se trouve la vérité.

 

Une fois qu’un mystère est résolu, à quoi bon le relire? Vous connaissez les réponses. Dept. H est différent. Vous connaissez peut-être la réponse lors d’une deuxième lecture, mais l’histoire ne porte pas vraiment sur la solution.

 

Vous travaillez régulièrement avec Tyler Jenkins chez Boom Studios (Grass Kings et Black Badge actuellement). On vous sent également proche de Jeff Lemire sur les réseaux sociaux, on peut notamment mettre en avant Black Hammer 45 qui est en cours de publication en VO. Qu’est-ce que ces différentes collaborations vous apportent dans votre travail ?

Je suis vraiment très ami avec Jeff – nous avons commencé dans les comics à peu près à la même époque et nous sommes amis depuis. Nous aimons donc travailler ensemble lorsque le temps et l’horaire le permettent. Tyler et moi sommes devenus amis grâce à Grass Kings, et grâce à ces deux collaborations et à toute bonne collaboration, cela ouvre la voie à de nouvelles idées, à des schémas de pensée et à des processus que vous ne pourriez pas faire par vous-même.

 

Comme pour Jeff Lemire, votre style graphique est souvent évoqué lorsque l’on parle de vos titres. Prenez-vous plus de plaisir à dessiner ou à écrire ?

Si je devais choisir, je ne ferais qu’écrire, mais j’adore passer de l’un à l’autre pour ne pas m’ennuyer. Si je fais une chose trop longtemps alors je commence à être épuisé et agité. Écrire et dessiner me donne le luxe de passer d’une discipline à l’autre et de rester intéressé. Aussi, c’est vraiment difficile de séparer l’art de l’écriture et honnêtement, il n’y a pas beaucoup de différence.

Je pense que Jeff et moi sommes souvent comparés, pas nécessairement à cause du style artistique ou des thèmes, mais parce qu’il y a très peu d’écrivains/artistes qui travaillent dans les comics. Je pense que l’industrie s’éloigne des écrivains/artistes et que nous devenons un genre d’oiseaux rares et étranges.

 

Bliss Comics X-O Manowar T2Outre votre travail sur des œuvres indépendantes, vous travaillez également beaucoup pour Valiant. Vous êtes l’un des protagonistes de l’éditeur depuis plusieurs années maintenant, qu’est-ce qui diffère dans l’écriture du super-héros et de l’indépendant ?

Mon expérience avec Valiant n’était pas vraiment très différente de mon travail indépendant. Les seules différences étaient vraiment liées au genre. Je n’ai consciemment jamais créé de bandes dessinées de super-héros dans mon travail indépendant parce que j’ai l’impression que ce genre est déjà tellement rempli. Les meilleures choses ont déjà été faites et le terrain est si bien repli que ça ne m’intéresse pas.

Mais les personnages préexistants dans le genre sont intéressants pour moi, parce que j’aime l’idée de collaborer avec des créateurs de différentes générations. Ces histoires couvrent le temps et l’espace mais nous avons tous travaillé ensemble pour créer cette vaste mythologie. Il y aura des créateurs après moi qui ajouteront à ce que j’ai fait. C’est un attribut unique que très peu de formes d’art, autre que les comics, ont.

 

Je pense que l’industrie s’éloigne des écrivains/artistes et que nous devenons ce genre d’oiseaux rares et étranges.

 

Quelles sont les différences entre votre travail pour Valiant et vos oeuvres indépendantes ? Les éditeurs sont-ils plus exigeants par exemple ?

J’ai la chance de pouvoir faire exactement ce que je veux et de choisir avec qui je travaille et sur quoi je travaille. Je pense qu’un piège pour les créateurs est de faire des choix de carrière en fonction de l’argent et du besoin. Heureusement, j’ai pu choisir mes projets en fonction de ce que je veux faire et comment je veux le faire. Dark Horse, Boom! et Valiant sont toujours venu me voir en me demandant de faire ce que je fais et de l’exécuter à ma manière. Je pense que le fait de m’affirmer au début de ma carrière et de faire les choses d’une certaine façon a porté ses fruits en vieillissant. Personne ne s’attend à ce que je rentre dans un autre moule. Je fais juste ce que je fais.

 

Le marché du comics aux Etats-Unis est difficile, beaucoup d’auteurs en vivent difficilement. Avez-vous déjà songé à monter votre maison d’édition comme ont pu le faire des artistes comme Terry Moore et Eric Powell ?

C’est un facteur à prendre en considération et je ne pense pas que je le ferais exclusivement. Mais cela dit, j’ai acheté un bâtiment cette année avec l’intention de diriger une petite maison d’édition indépendante appelée HEK Studio avec mes partenaires, Brian Hurtt et Marie Enger. Nous allons publier des comics dans des formats différents que les éditeurs normaux ne risqueraient pas de faire et nous allons le faire nous-mêmes. Mais notre modèle ressemble davantage à Dave Eggers et McSweeneys (un éditeur publiant un journal comportant des romans, nouvelles, de la poésie et des essays, NDR) qu’à un éditeur de comics indépendant traditionnel. Nous voulons expérimenter et vraiment faire avancer les choses à moyen terme d’une façon inédite.

 

Pour finir sur une note plus légère, la question la plus facile, quel est votre oeuvre préférée et que souhaiteriez que tout le monde connaissent de vous ?

C’est comme demander à un parent qui est son enfant préféré…(rires) Mais c’est facile : MIND MGMT et Dept H. Puis, probablement n’importe quel livre que je ferai ensuite.

 

Merci pour vos réponses !

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Passionné de cinéma, séries, sport, biathlon et de comics. Idolâtre Brian K. Vaughan et passionné de comics, je pense être exigeant sur tout mais au final je suis très bon public. Ou l'inverse...