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Joëlle Jones en interview pour Catwoman et Lady Killer

J

oëlle Jones est illustratrice et scénariste. Elle a notamment créé la série Lady Killer publiée par Glénat Comics mettant en scène une femme modèle dans la société américaine des années 50 qui se révèle être une tueuse professionnelle.
Dernièrement, on a pu lire ses pages de Batman Rebirth dans le tome 5 de la série publiée par Urban Comics.
Alors qu’elle travaille actuellement sur Catwoman pour DC Comics, nous avons profité de l’édition 2018 de Comic Con Paris pour la rencontrer sur le stand d’Urban Comics.

Joelle Jones DC All Access source : DC All Acccess

Joëlle Jones : Année Un

Matt : Pourriez-vous nous retracer brièvement votre parcours ? Comment vous avez commencé à travailler dans l’industrie du comics ?
Joëlle Jones : J’ai fait une école d’arts où j’ai étudié la peinture d’art jusqu’à ce que je n’ai plus les moyens de payer les cours. J’ai toujours aimé les comics et j’ai toujours voulu travailler dans ce milieu. Mais il n’y avait aucun cours en rapport avec les comics donc, quand j’ai abandonné l’université, j’ai fait un portfolio et je suis allé dans une convention comics, à Portland, pour le donner à David Mack et à Diana Schutz. C’était en 2004 ou 2006 et c’est comme ça que j’ai obtenu du travail.

Votre style graphique est à l’opposé de celui de David Mack…
J’essaye surtout de toujours garder en tête l’envie de raconter une histoire, même sans mot.  Je veux être sûre que cela reste lisible même pour quelqu’un qui déteste lire (rires)

Je veux faire des histoires pour ceux qui détestent lire.

Comment travaillez vous ? Vos pages sont faites totalement en numérique ou vous travaillez sur papier ?
Je fais une sorte de mix des deux. Je fais les crayonnés en numérique sur mon ordinateur puis ensuite je les imprime à l’encre bleue pour faire un encrage au pinceau et à l’encre, sur papier. C’est donc un mélanges des deux techniques et ça économise du papier pour toute la partie crayonnée. Sans ça, ça peut vite devenir le bazar!

Vous faites vous-même vos couleurs ?
Nooon, je suis trooop mauvaise en colorisation ! Pour Catwoman et pour Lady Killer, j’ai eu la chance de travailler avec Laura Allred qui est ma coloriste favorite, elle est juste extra. Je ne pourrai jamais ne serait-ce qu’approcher son niveau !

Vous avez une identité visuelle très marquée avec un style dynamique mais réaliste. Vous jouez beaucoup sur les émotions de vos personnages.
Qui sont les illustrateurs qui vous inspirent ?

En fait, ça change tout le temps… Je suis très inspirée par les illustrateurs publicitaires américains du début des années 20 comme J.C. Leyendecker, Norman Rockwell et Pete Hawley dont le style m’obsède un peu d’ailleurs (rires). Il a réalisé beaucoup de publicités pour les maillots de bains de Old Jantzen. Je ne m’en lasse pas et je continue encore d’admirer leur habilité à raconter une histoire entière avec une seule image, sans aucuns mots.

C’est pour cela que vous avez crée Lady Killer, ce personnage des années 50 ?
Oui ! J’avais vraiment envie de vivre dans ce monde pendant un moment. Et jouer avec ces thèmes, ces vêtements, ces looks et cet environnement. Oui, clairement, tout cela m’a été inspiré par mes artistes favoris.

Lady Killer et Le Succès

Joelle Jones Lady Killer

On peut donc parler de Lady Killer. J’ai vraiment beaucoup aimé ce titre qui parle d’une femme, tueuse à gage et femme au foyer dans les années 50.
D’où est venue l’idée de ce personnage en particulier ?
Au départ, je ne voulais pas du tout scénariser mais on me proposait toujours le même type de travail en comics. Beaucoup de romance, beaucoup de young adult et, même si c’était amusant au début, ça commençait à devenir un peu lassant. D’autre part, j’aime beaucoup les comédies sombres, violentes, très stylisées et puisque personne ne me proposait ce genre de travail, j’ai décidé de le faire moi-même! (rires).
Donc Lady Killer est venu par nécessité surtout. L’idée de cette femme souriante, typique des années 50, qui en même temps était une horrible meurtrière, je trouve ça très drôle (rires).

Et vous dites “Tous les serials-killers sont des hommes blancs car les femmes ne se font pas attraper”…
(rires) OK mais c’est dans mon univers ! Mais oui, c’est ce mythe que les femmes sont des créatures douces, attentionnées et gentilles. Je pense qu’elles ont les capacités pour être tout autant des êtres horribles et faire de mauvaises choses que les hommes.

Les femmes peuvent faire toutes les horreurs que les hommes font donc…
Oui, exactement et c’est une qualité! (rires)

Si on pense que tous les serials-killers sont des hommes blancs, c’est parce que les femmes ne se font pas attraper.

Il y a des personnages choquants dans Lady Killer, comme par exemple la grand-mère qui est une ancienne Nazi…
Ah, la grand-mère…
Je l’aime beaucoup maintenant alors que pas du tout au début. Elle était censée n’être qu’une menace qui intervient en secret quand j’ai commencé. Finalement, je l’aime beaucoup. Elle a effectivement un passé Nazi mais elle n’était qu’un gratte-papier qui aurait préféré un meilleur boulot. Elle s’est retrouvée comptable pour ce régime, sans y être préparée.
Je suis plus intéressée par des personnages qui ont une morale “grise”. Personne n’est tout noir ou tout blanc, complètement bon ou mauvais. On a tous une zone d’ombre dans notre vie.

Entrainement Intensif

 

Si mes sources sont exactes, vous vous impliquez physiquement dans vos titres.
Pour Lady Killer, vous avez suivi des cours de Krav-Maga. Pour Catwoman, vous avez appris l’aerial dancing. Vous cherchez à vous rapprocher de ces personnages ?

J’ai pris des leçons de fouet pour Catwoman

En fait, c’était des leçons de fouet ainsi que des leçons de cirque pour Catwoman. Je voulais que les scènes de combats et les poses athlétiques soient le plus réaliste possible, que l’excitation des combats soient le plus impactant pour le lecteur. J’ai envie que les combats soient au cœur de l’histoire et pour cela, il devait être le plus crédible possible. J’avais besoin de savoir comment un corps peut faire tel mouvement pour l’utiliser au mieux dans ma narration.

Vous pratiquez mais vous ne vous voyez pas directement. Du coup, est-ce plus facile pour vous de dessiner ce que vous ressentez plus que ce que vous voyez ?
En fait, je pose beaucoup pour mes illustrations de mes livres. Pour les dessins d’hommes, j’enfile par exemple une veste de costume! (rires)
Parfois, je n’ai pas besoin de photos parce que mon corps se souvient des gestes et des mouvements. C’est alors plus facile pour moi de dessiner si je fais le mouvement. C’est aussi pour ça que je travaille seule, personne ne peut voir les choses bizarres que je fais toute seule dans mon studio.

Vous avez donc un style de dessin sportif ?
Oui, je regrette que cela ne se voit pas plus sur ma silhouette mais on peut dire ça.

Quel est le prochain truc à apprendre pour une BD : le cambriolage, le street-fighting… ?
Ça serait drôle d’essayer pendant un certain temps le vol de bijoux. Je le ferais peut-être mais je ne vous le dirais probablement pas si j’essaie ! (rires)

Batman Rebirth

Vous avez fait quelques numéros sur Batman Rebirth. Votre Batman ressemble au Knightmare Batman du film BvS. C’est un clin d’oeil ?
Oui, c’est un peu fait exprès. Ils m’ont laissé environ 2 semaines pour imaginer un costume pour ce passage dans le désert. Je crois que j’ai été tellement obnubilée par le costume de Catwoman que je n’ai pas assez réfléchi au costume de Batman ! (rires)
Mais puisque celui-là était très bien, je l’ai utilisé tout en apportant quelques changements. Je ne pouvais pas vraiment l’améliorer, c’est vraiment un très très bon costume. J’avais surtout très envie de le dessiner et je me suis éclatée avec ces épisodes.

Joelle Jones Batman

J’ai adoré ce passage de la série d’ailleurs, notamment le fait que Batman ne soit pas au centre de l’histoire. En fin de compte, c’est un récit sur Catwoman et Talia Al Ghul.
Oui ! Tom King est un scénariste impressionnant selon moi. Il est tellement doué ! C’est assez rare que je lise un script de comics et que je me sente comme une fan en le lisant, vraiment hypée. Il m’avait dit que ce serait un genre de combat entre Catwoman et Talia et je me suis dit “Oh mon Dieu, il me tarde de pouvoir dessiner ça !”.
C’est un rêve devenu réalité, très fun à faire.

Des Femmes Fortes

Avec Mockingbird, Spider-Woman, Scarlet Witch, Catwoman, on vous voit souvent sur des personnages féminins forts et modernes. De laquelle de ces héroïnes vous sentez-vous la plus proche ?
Hmm, c’est une bonne question. Je ne sais pas en fait…
Je ne veux pas dire Josie de Lady Killer bien que ce soit surement la vérité… mais je ne tue personne ! (rires)
Plus jeune, j’étais vraiment fascinée par Catwoman. Je m’identifiais complètement à cette idée que l’on puisse être une femme normale le jour mais, une fois la nuit tombée, qu’on laisse libre court à cette partie de nous, plus dynamique, effrayante et intéressante. C’est un peu comme Beyoncé qui a créé le personnage de Sasha Fierce.
Je pense que c’est quelque chose comme ça qui m’a rendue dingue de Catwoman. Vous pouviez être cette femme extraordinaire et glamour qui saute de toits en toits… Oui, j’adore Catwoman.

Joelle Jones Catwoman

Ado, je lisais Punisher !

Adolescente, vous étiez une lectrice de comics ? Qui étaient les personnages marquant de cette époque ?
Oui, j’ai volé mon premier comics à mon grand frère. Ses amis et lui venaient lire des comics à la maison et quand ils ne faisaient pas attention, j’en piquais.
Celui que j’ai chipé sans jamais lui rendre, c’était un Punisher. C’est un personnage qui m’a rendu dingue ! Puis, j’ai enchaîné sur les X-Men et enfin sur les comics indépendants. Je n’ai jamais vraiment arrêté depuis, j’adore les comics.

Mauvais Genre

Vos travaux mettent en scène des personnages féminins forts et sexy. Leur psychologie est aussi importante que leur apparence : elles sont complexes, elles ont des failles… Est-ce que ce sont les modèles de personnages qui manquaient dans les comics ?
Pas nécessairement, non. Je me laisse surtout emporter par l’excitation quand je travaille sur les personnages. J’ai toujours une espèce de ferveur.
Je vois quelqu’un qui travaille sur un super projet et je me dis “Oh, je veux faire ça moi aussi !” mais il faut que je reste concentrée sur ce que je fais pour réussir à travailler sur le même titre  pendant un moment ! J’ai envie de toucher à tout. (rires)

On se fiche du genre des personnages, non ? Je suis un homme de presque 40 ans et j’adore cette femme tueuse en série…
Oui, j’ai découvert que c’était possible. J’ai rencontré beaucoup de gens qui m’ont dit ça, plein d’hommes viennent me voir et me disent “j’adore ce que vous faites sur Catwoman”. J’avoue que je ne m’y attendais pas. On pourrait se dire “Oh des personnages féminins, c’est sûrement juste pour les lectrices” alors qu’en fait, c’est simplement que les gens s’intéressent aux bons personnages, peu importe le reste.

J’ai lu Lady Killer et vous avez lu Punisher…
Oui, voilà, exactement ! Peu importe le personnage, tout ce qui compte c’est que tu prennes plaisir à lire.

Des Statues Inspirantes

Il existe une gamme de statuettes DC Cover Girls basées sur vos designs. Comment est né ce projet ?
C’est eux qui m’ont contactée. J’ai reçu un coup de téléphone en milieu d’après midi et ils m’ont demandé “Hey, ça te dirait de faire des statues ?” de façon très informelle et j’ai répondu “Oui, bien sûr, faisons donc des statues…” (rires)
Le processus créatif est très drôle, en fait. Ils m’ont dit par exemple “tu vas travailler sur Mera (personnage lié à Aquaman, ndMatt)”. Je leur ai envoyé 3 ou 4 crayonnés, ils ont choisi leur préféré que j’ai pu affiner avec plus de détails et puis ils l’ont fait passer aux sculpteurs qui en ont fait, de façon assez magique, cette superbe statue.
Heureusement je n’ai pas été incluse dans toute la partie sculpture car je ne suis vraiment pas douée pour ça. Ils se sont basés sur mes dessins pour faire ces magnifiques statues.

Joelle Jones Catwoman Statue

Comment on travaille pour des objets en relief comme ces statues ? Est-ce qu’il faut dessiner les visages sous tous les angles ?
Non, je croyais aussi qu’il fallait le faire mais non. En général, je fais 2 ou 3 angles différents, de face, de dos et de profil. Mais en fait, ils sont en fait tellement doués dans leur domaine qu’ils arrivent à capter l’essence du personnage même si je ne leur donne pas énormément d’infos. Ils comblent les blancs d’eux-mêmes et peuvent travailler avec différents styles, c’est vraiment très impressionnant.

Vous avez pu avoir de ces statues ? Vous en êtes fière ?
Oui mais je ne les mets pas chez moi. Sinon, à chaque fois que je passe devant, je me dirais “Ah, mais en fait, je n’aime pas comment j’ai fait tel ou tel détails…”. Ca me rendrait dingue! Je n’ai aucuns de mes travaux chez moi. Ce sont mes neveux qui ont toutes ces statues maintenant ! (rires)

Sur quoi travaillez vous actuellement ?
Je suis toujours sur Catwoman (elle dessine et scénarise le titre). Je démarre l’épisode 6 en ce moment. Ces premièrs épisodes étaient biens et m’ont permis d’apprendre des astuces de narration et comprendre quelle genre d’histoire je voulais raconter. Maintenant, je suis super excitée et je pense que j’ai des supers idées d’histoires et il me tarde de pouvoir dévoiler davantage de choses sur Catwoman.
D’ailleurs je pense que pour le futur du titre, je vais ramener d’autres personnages de Gotham également…

Interview préparée par Hyanda, assisté par Matt. Merci à Clémentine pour ton aide.

 


 
Matt est animateur et producteur en radio et en télé depuis 2006. Autodidacte, il lance plusieurs programmes dont C'est Quoi Ton Job ? ou L'Upperground, récompensés par des prix nationaux. Avec La Sélection Comics, il parle de BD américaine au plus d'1.3 million d'auditeurs de Sud Radio, Vibration, Voltage et beaucoup d'autres. Il est le fondateur de LesComics.fr.