Posté il y a 3 mois par dans la catégorie Interviews
 
 

Sullivan Rouaud, directeur éditorial de HiComics, en Interview

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Salut Sullivan.
Tout d’abord, est-ce que tu peux nous présenter I Kill Giants et nous expliquer pourquoi avoir décidé de sortir ce titre presque dix ans après sa première sortie US ?

Hello LesComics.fr, avant toute chose : merci pour votre invitation ! I Kill Giants, c’est un titre dont je suis tombé amoureux bien avant de savoir que je deviendrais éditeur un jour, et j’ai beaucoup saoulé ceux qui sont désormais mes confrères à leur demander de le publier depuis des années. Grand bien m’en fait finalement puisque j’ai été tellement lourd que personne n’a été au bout de l’idée et le titre était encore sur le marché quand j’ai rejoint Bragelonne pour créer HiComics. C’est donc tout naturellement que j’ai sauté dessus, parce que c’est à mes yeux l’un des romans graphiques les plus bouleversants de l’histoire d’Image Comics, en plus d’être le meilleur bouquin de Joe Kelly.

Je suis super content de tout ce qui lui arrive avec l’adaptation cinéma, l’accueil des lecteurs et des critiques est fabuleux depuis sa sortie. C’est rassurant parce que comme je le dis souvent, imposer un one-shot en noir & blanc, c’est tout sauf une évidence dans le tout petit monde de l’édition de comics en France, et I Kill Giants est la preuve que tout ça n’est qu’une vue de l’esprit.

 

Ensuite, est-ce que tu peux nous expliquer ton rapport personnel à ce comics ? Comment est-ce que tu l’as découvert ? Qu’est-ce qui t’a plu ?

Je l’ai découvert par hasard dans un comics-shop Nantais nommé A Plein Rêves où j’ai travaillé deux ans, je trouvais le logo et les illustrations de couvertures tellement catchy que je me souviens l’avoir attrapé sur le stand pour le lire dans la foulée, et ce n’était pas du tout ce à quoi je m’attendais ! Evidemment que j’avais vu que Barbara ne ressemblait pas tout à fait à Conan ou Elric, mais je ne m’attendais pas à ce que le titre aborde des sujets aussi pragmatiques et capitaux que le harcèlement scolaire, le besoin de se projeter dans un monde imaginaire pour oublier la triste réalité et plus encore, le thème global de l’histoire dont je ne peux pas parler sans spoiler, mais qui m’a complètement retourné pour des raisons personnelles.

Et puis, au-delà de sa richesse narrative et thématique, c’est un bouquin dessiné de main de maître par Ken Niimura, qui illustre parfaitement la liberté artistique qu’offre Image Comics aux artistes aujourd’hui, qui ont bien raison de fuir Marvel et DC pour venir raconter leurs histoires, avec leurs idées et leurs personnages. D’ailleurs quand on y repense, I Kill Giants peut être vu comme LE pionnier du renouveau d’Image Comics, puisqu’en 2008, la vague des Brian K. Vaughan, Rick Remender, Jason Aaron, Scott Snyder, Kieron Gillen et j’en passe travaillait toujours pour les Big Two, avant de découvrir les possibilités infinies d’Image.

 

 

I Kill Giants est une histoire qui aborde des sujets difficiles sur l’enfance. La difficulté de grandir, de se construire face au monde, notamment face au harcèlement qu’il est parfois possible de subir à l’adolescence. Personnellement, ça m’a fait penser à 13 Reasons Why en beaucoup moins violent mais en tout aussi intimiste. On est vraiment dans un récit cru et direct, qui n’hésite pas à montrer plusieurs aspects de la personnalité du personnage principal. Est-ce qu’il est important de montrer des choses parfois taboues dans les œuvres de fiction, à ton avis ?

C’est vital et c’est là aussi une des forces de Image Comics, qui permet aux artistes d’évoquer tout ce qui leur passe par la tête, qu’il s’agisse d’idées profondément engagées ou purement relâchées. C’est pas pour paraphraser George Orwell ou Ray Bradbury une énième fois, mais plus la société d’information avance, plus l’autocensure thématique s’applique, de manière consciente ou pas d’ailleurs, sans parler des nouveaux médias et de leur chronophagie maladive. Ce qui est dramatique dans un contexte artistique (même si certains me rappelleront avec leurs grands airs que la BD n’est qu’une forme d’artisanat bonne à occuper les esprits vagabonds, mais j’encouragerai justement ces gens à lâcher leurs crossovers pour venir voir ce qui se passe du côté des créateurs), puisque les artistes sont justement là pour mettre le doigt sur ce qui peut gêner/choquer/interloquer/bouleverser. C’est Ludovic Debeurne, qui a sorti le très bon Epiphania chez Casterman, qui fait un rapprochement super intéressant entre l’art et la psychanalyse dans leur façon d’aller chatouiller “l’autre soi”. C’est exactement ce que fait I Kill Giants à mon sens. Je suis super touché de voir autant de gens me dire qu’ils ont pleuré à la fin du bouquin, c’est la preuve que l’empathie n’est pas encore tout à fait morte, malgré les sceaux de contenu aseptisé qui sont versés tous les jours dans presque toutes les industries. D’ailleurs pour revenir sur Bradbury, l’idée que les bouquins ne racontent plus rien me semble beaucoup plus effrayante que l’autodafé présenté dans Fahrenheit 451, parce que le cynisme est presque pire encore que le totalitarisme.

Pardon, j’ai encore digressé, mais c’est parce que je veux pas avouer que j’ai jamais regardé 13 Reasons Why.

 

Aucun soucis pour les digressions, c’est toujours bon d’avoir des réflexions plus larges ! Justement, étendons la sphère d’horizon si tu le veux bien. HiComics va bientôt publier Generation Gone. Un comics là encore très fort qui aborde frontalement des questions sur la construction de soi mais dans un registre super-héroïque. Est-ce que l’éditeur va chercher à éditer d’autres titres sur le même sujet ?

Hmmm, j’aime beaucoup Generation Gone dans sa façon d’être une version jusqu’au-boutiste de Chronicle, mais l’idée derrière sa publication, c’est aussi d’enfin offrir Ales Kot au lectorat français, et ça aurait été très compliqué de le faire au travers de ses premiers bouquins, qui sont très, très haut perchés. A l’inverse, Generation Gone est super abordable pour comprendre son univers, c’est efficace à souhait, c’est super joli et si le Zeitgeist nous offre autant d’œuvres de millenials qui se rebellent violemment contre l’ordre établi, c’est qu’il y a effectivement quelque chose dans l’air à propos de ça. Et puis, il y a une blinde d’easter eggs et de petites références, quelques touches assez nettes de ce qu’Ales fait en BD (comme les couvertures de chapitre qui sont en fait la première case de chaque numéro) et je pense que c’est un super moyen de le présenter au lectorat français qui ne s’est pas tourné vers la V.O.

 

© Image Comics

HiComics, label engagé ?

Justement, est-ce que tu vas essayer d’éditer d’autres séries d’Ales Kot dont tu es un grand fan, au cas où ça n’aurait pas transparu ? Je pense à Days of Hate, par exemple ou encore à Wolf ou Material.

Je crois qu’on peut dire que je suis fan, ouais ! C’est un mec entier, avec un caractère comme on en fait plus et qui a un parcours bon à produire douze biopics alors qu’il a trente ans à peine. Je rêve d’éditer d’autres choses d’Ales, les titres que tu mentionnes en particulier, sachant qu’après ça il reste aussi Zero, qui incarne complètement l’idée d’un scénariste en roue libre pour lequel il faut s’investir en tant que lecteur. Mais The Material est son histoire la plus forte à mes yeux, ça parle là aussi de sujets tabous comme la quête de sens qui parcourt toute l’oeuvre, et j’ai très, très hâte de pouvoir le proposer à des lecteurs, même si je ne suis pas dupe sur le fait que ça ne passionnera pas tout le monde de voir un scénariste partir en digression métaphysique pendant 120 pages.

 

Ales Kot est aussi très engagé politiquement. HiComics me semble avoir une vision politique aussi. Entre les publications de séries politiques comme Invisible Republic, The Few ou encore la trilogie de Warren Ellis. Est-ce important qu’un éditeur ait une vision politique, quitte à se séparer d’une partie d’un public qui serait en désaccord avec lui ?

Hmmm, j’avais jamais trop pensé à cette idée d’une partie du public qui nous boycotterait à cause de nos vues politiques, surtout parce qu’on publie d’autres titres comme Rick & Morty ou les Tortues Ninja qui sont à des lieues de ce genre de questions, mais maintenant que tu le dis, c’est vrai que ça peut être effrayant. Cela dit, c’est triste de se dire que parler de politique et/ou refuser le discours positiviste au xanax à l’américaine soit tout de suite clivant, d’autant que nos séries sont effectivement engagées, mais à moins d’être un xénophobe patenté, même quelqu’un qui ne serait pas en phase avec tel ou tel courant politique peut s’y retrouver. Oui, HiComics défend l’idée que les héroïnes fortes sont le futur, que la représentativité est cruciale pour bâtir un avenir moins autocentré et que les élites politiques sont globalement des pourritures corrompues. Mais il y a rien de révolutionnaire là-dedans, non ? Et puis, quand le discours est apporté par de tels talents, le minimum à faire est d’écouter quitte à ne pas être d’accord, mais peut-être qu’un jeune lecteur comprendra des aspects complexes de la gouvernance en lisant Invisible Republic ou Black Summer, par exemple. Peut-être qu’un ado prendra la claque de sa vie en lisant The Few, qui va assez loin dans son discours anti-conformiste et cette idée est beaucoup plus forte à mes yeux que quelques lecteurs vexés qui pourraient aller jusqu’à nous boycotter.

 

Les Tortues Ninja enfin de retour

Passons à des choses plus légères ! Vous publiez aussi les Tortues Ninja en France. Quand on te suit sur Twitter, on sent que tu es un gros fan des personnages (d’ailleurs, tu as un tatouage, non ?). C’est un rêve de gosse qui se réalise ?

Complètement ! J’ai toujours du mal à me croire quand des gens me demandent ce que je fais dans la vie et que je réponds que je suis l’éditeur des Tortues Ninja, d’autant plus parce que la licence est née en comics dans les années 80. C’est un honneur monstrueux et, si je tape régulièrement sur Marvel et DC (que je continue à lire, je viens juste de refermer Man Of Steel de Brian M. Bendis et Justice League de Scott Snyder), je suis hyper content d’avoir une série super-héroïque qui donne exactement aux lecteurs ce qu’ils sont en droit d’attendre. Déjà parce que les Tortues peuvent tout se permettre dans leurs univers, du voyage dans le temps aux confins de l’espace en passant par des bastons contre un clan de ninja au leader trop classe, mais aussi parce que cet univers est superbement construit et que la série d’IDW scénarisée par Tom Waltz est l’un des meilleurs comics de super-héros des années 2010. Qu’est ce que c’est bon de lire une série longue, riche, qui ne joue pas la carte du reboot tous les 6 mois et qui va au bout de ses idées, quitte à sacrifier des personnages majeurs et à en créer de nouveaux qui viennent changer le statu quo, la gestion des héros et des vilains étant une leçon pour beaucoup de scénaristes intéressés à l’idée de travailler dans des univers super-héroïques.

Je jure que ce n’est pas la traditionnelle mauvaise foi de l’éditeur qui veut survendre son produit, et je met n’importe qui au défi de lire l’Histoire Secrète du Clan Foot puis La Chute de New-York et de me dire dans les yeux que ce n’est pas le haut du panier ces dernières années. Et c’est sans parler de Mateus Santolouco, qui est juste un cyborg du dessin, capable de dépasser le niveau des illustrateurs des giga-crossovers chez la concurrence. C’est vraiment un régal que de publier de tels bouquins.

 

Raphaël, la meilleure des Tortues, sublimée par Mateus Santolouco !  © IDW Publishing © Hi Comics pour la version française

 

Pour continuer sur les comics légers. Vous allez aussi publier Shirtless Bear-Fighter. C’est une série totalement WTF et qui fait un bien fou quand on la lit. Tu peux expliquer le concept de la série ?

Tout est dans le titre : l’histoire traite d’un homme parti vivre dans la forêt façon Kurt Russell dans un film d’action des 80’s (toute l’histoire est un hommage vibrant aux meilleurs actioners), qui sort de sa retraite pour éliminer la menace principale qui pèse sur sa ville : les Ours. Sa particularité ? Il le fait à poil, et il est sacrément bien gaulé.

Si je devais le résumer de manière un peu putassière, je dirais que Shirtless Bear Fighter est le Deadpool du comics indé, dans sa façon de gérer l’humour absurde, les références et le méta-texte, mais c’est bien meilleur que ça. J’ai super hâte que les lecteurs découvrent cette folie en librairie, d’autant qu’on prévoit plein de belles choses pour la sortie, mais on me fait signe que j’ai pas encore le droit de trop en dire. Surtout que nos trois prochains titres indé sont Maestros, Shirtless Bear Fighter et Brigands & Dragons, trois titres que j’aime d’amour et pour lesquels j’ai beaucoup d’ambition en matière de mise en avant, parce qu’ils peuvent trouver leur place chez tous les lecteurs de Comics francophones.

 

Et dernière question : ça fait quoi de répondre aux questions après près de huit ans passés à les poser ?

Peu importe de quel côté je me trouve, je parle toujours beaucoup trop et j’énerve toujours autant de gens avec “mon caractère clivant”, mais c’est surtout un exercice pas si évident ! Ce que j’aime dans le fait de répondre aux questions avec HiComics et l’exposition que ça offre, c’est que les gens qui les posent sont presque toujours des passionnés qui savent de quoi ils parlent et avec qui il est bon de discuter, notamment parce que le monde des comics est tout petit et qu’on a vite fait de connaître la majorité des gens qui le composent. Je dis pas que c’est consanguin, mais ça fait du bien d’échanger avec des gens qui partagent cette même passion de niche pour la BD américaine indépendante ! Croyez-moi qu’on est pas tant que ça en France !

 

Merci Sullivan pour ton temps et tes réponses.

Merci à toi Comics Grincheux, quand tu veux pour le deuxième round !

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