Interview Mathieu Bablet (Shangri-La, Midnight Tales…)

mathieu bablet midnight talesAprès la lecture de Midnight Tales, J’était tellement ensorcelé que c’était devenu pour moi une évidence, il nous fallait poser quelques questions à Mathieu Bablet, chef d’orchestre et instigateur de ce projet de récit ésotérique.

Après quelques invocations au clair de lune, nous avons pu le joindre au téléphone. N’ayez pas peur de vous faire envoûter, lisez plutôt !

Vous être l’auteur de déjà plusieurs bandes-dessinées : Adrastée, La belle mort disponible chez Ankama et Shangri-la disponible aussi chez Ankama mais sous le Label 619, J’imagine que pour vous le projet ne pouvait être ailleurs que chez Ankama et au Label 619 ?

Très clairement. Ce projet n’aurait de toute façon pas pu exister si Doggybags n’était pas passé avant pour défricher le terrain, pour proposer ce genre de format et ce genre de concept. Et je pense qu’il n’aurait aussi pas pu exister ailleurs parce qu’il n’y a qu’avec Run et la relation de confiance qu’il a envers ses auteurs que je pouvais proposer ce projet. Me retrouver plus ou moins directeur d’une collection alors que je n’ai pas d’expérience dedans, oui, il fallait être le Label 619 pour autoriser ce genre de choses !

On sent que dans le Label 619, le groupe est fondamental, une évidence pour vous que de construire ce projet en intégrant les membres comme l’a fait Doggybags ? Sans bien sûr fermer la porte à d’autres auteurs ?

Oui complètement, dans la mesure où quand je suis allé présenter ce projet là à Ankama, c’était pendant Angoulême, durant une réunion de groupe. On essaye autant que possible de se faire des réunions où chacun parle de ses projets et où les autres peuvent rebondir dessus. Donc, même si je suis à l’initiative du projet, il a grandit et il s’est façonné et affiné avec l’aide de tout les autres auteurs du label. Il était donc évident que je leur poserai la question, et ils ont tout de suite montré leur intérêt et Midnight Tales s’est vraiment monté comme un projet commun du début à la fin.

Pour la sortie de Shangri-la, on vous a posé une question sur BDGest, savoir si c’était une nécessité de maîtriser le scénario et les dessins de vos créations. Vous aviez répondu que vous envisagiez de ne faire que le scénario et de déléguer le reste. Avec Midnight Tales on y est, votre crainte était de laisser libre court au dessinateur, le pari est réussi ?

Oui, le pari est réussi, d’autant plus quand on s’entoure de dessinateurs talentueux comme ça ! Mais au début ce qui me faisait peur, c’est le compromis entre la vision personnelle et le résultat final.  Finalement, ce qui est agréable c’est que le résultat n’est pas moins bien ou mieux, il est différent. J’ai été surpris par les choix graphiques ou de narrations des dessinateurs, que je n’avais pas forcément envisagé au moment du scénario. C’est une surprise super positive de voir ces propositions entières, cohérentes et même si le résultat est différent de celui que j’avais en tête, il est super chouette.

midnight tales ankama label 619Comment les dessinateurs travaillent, ils ont des lignes de conduites ou c’est carte blanche complète sur leurs créations.

L’idée c’est d’avoir un univers cohérent, pour cela il y a une bible graphique qui est mise à disposition de tous les auteurs et qui permet d’aller piocher dans certains codes, codes graphiques, notamment pour la magie avec les signes de mains, etc. des choses à respecter. Après le but, ce n’est pas du tout de brider les auteurs sur leur style à eux, chacun fait comme il veut. De toute façon, si je leur ai demandé de participer, c’est parce que justement j’aimais leur style.

Et justement, j’imagine que vous n’habitez pas tous au même endroit, le travail collaboratif à distance n’a pas été un frein ? Vous avez peut être déjà l’habitude avec Doggybags.

C’est ça. Déjà, on a l’habitude de travailler à distance et puis on essaye quelque fois dans l’année de se retrouver tous ensemble parce que c’est beaucoup plus rapide et efficace

Dans ce premier volume on trouve 4 BD et une nouvelle. Est-ce une structure qui va se répéter ? Dans chaque volume on aura les différents type de récit ? Ou c’est plus aléatoire ?

Non, ça va être tout le temps comme ça, du moins autant que possible. De la même manière que la structure des Doggybags n’a pas changé. Je pense que le but c’est que si on ne sait pas à quoi s’attendre dans les histoires, la structure de Midnight Tales doit elle rester cohérente, à peu de choses près, du premier au dernier tome. Pour le côté nouvelle littéraire, même s’il a été introduit dans les tout derniers Doggybags, il a toute sa place dans Midnight Tales dans la mesure où le projet se réclame d’un héritage littéraire et des nouvelles d’épouvante en particulier.

L’ensemble des histoires est scénarisé par vous, par contre la nouvelle pas du tout.

C’est Elsa Bordier qui s’en est occupé de A à Z. De la même manière que tous les projets de futures histoires qui pourront potentiellement être scénarisé par d’autres scénaristes, il y a quand même des échanges constants pour voir si ça respecte l’univers, si on peut y incorporer deux-trois indices pour la suite des histoires, etc.

L’ensemble des scénarios des bandes dessinés ne sera pas forcément écrit par Mathieu Bablet ?

Non. En l’occurrence dès le tome 2, je laisse un scénario à un scénariste. Déjà pour voir si c’est possible de rebondir sur l’univers créé ou si, à terme, c’est plus simple que je les écrivent. C’est une tentative pour voir si ça marche.

L’ordre de minuit est constitué de jeunes adolescentes, une des histoire se situe en Inde et le thème du mariage arrangé est abordé… Est-ce que Midnight Tales, en plus de traiter d’ésotérisme ne cherche pas à mettre en avant des thématiques d’actualité, comme l’émancipation féminine ?

Oui complètement, de la même façon qu’avec Shangri-la, le but, c’était d’avoir des thèmes sociétaux ou politiques inscrits dans le scénario. Je ne peux pas concevoir des histoires ou il n’y ait pas un message ou au moins des thématiques actuelles et la sorcellerie et les univers féminin permettent d’aborder des questionnements actuels et des problématiques de société.

On peut donc imaginer qu’il y aura d’autres sujets sociétaux dans les prochains tomes ?

Sans que ce soit systématique, mais dès que l’histoire le permettra oui.

Les lecteurs le découvriront mais les histoires se déroulent dans différents lieux répartis autour du globe. Est-ce des lieux qui ont été visité ? Ils sont choisis pour une certaine symbolique ou sans but précis ?

Ce sont des lieux que j’ai visité, oui. Par exemple l’Inde et Varanasi ont été un gros gros choc pendant un voyage, et il y avait des choses que j’avais envie d’extraire de ce ressenti là et en plus ça permet tout bêtement au moment de l’écriture du scénario d’apporter plus de matière et de petits détails au dessinateur pour qu’il rende le tout plus crédible.
De manière plus globale le but est aussi de faire voyager le lecteur le plus possible, lui faire découvrir des cultures variées.

Chaque histoire est auto-conclusive, mais on sent que quelque chose les lie pour dégager une trame qui va se construire au fur et à mesure. Comment on travaille sur un projet comme celui-ci ? On a juste le fil conducteur pour aller vers une conclusion que vous avez déjà ? Toutes les histoires sont déjà écrites ou au moins posée dans les grandes idées ?

C’est exactement ça. Dans l’absolu, il va y avoir plein de petits indices au travers des différents volumes, plein de petites connexions et effectivement une progression dans le fil rouge de l’histoire qui amène à une fin. La fin, je l’ai dans les grandes lignes, ce qui laisse un peu de marge mais qui permet de connaître la direction, de savoir à quel tome vont être les événements ou les bascules qui vont faire que le ton va changer ou qu’il a y avoir des gros changements dans l’univers.

Sur l’histoire que vous avez dessiné, on retrouve votre style, toujours plein de détail, de perspective. Vous avez une manière particulière de travailler ?
midnight tales extrait
Je travaille énormément avec des références graphiques qui proviennent de voyages ou de lieux visités, donc là en l’occurrence même si ça se passe en Angleterre, la cité magique est très largement inspiré de la ville d’Ostuni, en Italie du Sud. Beaucoup de photos et de références. Et après ma passion pour la perspective et les décors est présente, donc beaucoup de lignes de fuite, de tracés mais en essayant toujours d’avoir des compositions issue de la photographie ou du cinéma.

Il y aussi un gros travail sur les lumières, on ne s’imagine pas trop le temps qu’il aurait fallu pour composer une histoire pareille, même si c’est une histoire dite “courte”, j’imagine qu’il faut quand même un temps assez important de travail.

Il a fallu entre 4 et 5 mois, en gros 10 planches par mois. Là il y en a 38. La couleur a pris aussi énormément de temps donc j’ai probablement du dépasser un peu.
Avec le Label 619, comme on est libres de faire la pagination que l’on veut, les auteurs ont souvent l’habitude de travailler plutôt vite car il faut tenir des paginations qui font 100-120 pages par projet.

Comme dans Doggybags ou d’autres titres du Label 619, on retrouve les fameux articles (richement documenté) que j’affectionne tant, qui viennent approfondir le discours de la BD ou encore mettre en lumière un point du récit. Est-ce que c’est quelque chose que tu as voulu dès le départ ?

C’est un choix éditorial, le projet à évolué  car au début ce n’était pas prévu spécialement qu’il calque la forme d’un Doggybag. En l’occurrence, au tout début, j’avais présenté le projet sous forme de one-shot d’à peu prés 70-80 pages qui soit à chaque fois dessiné par un auteur différent. On s’est rapidement aperçu qu’arriver à boucler des auteurs pour des projets aussi gros, ce n’est pas évident car tout le monde est bien occupé de son côté. Ensuite, il a été envisagé de faire des fascicules de 32 pages à la Puta Madre, mais le rythme mensuel aurait obligé que je ne fasse que ça sans pouvoir faire d’autres projets à côté. Et finalement, le format Doggybags semblait le plus logique et dans ce format là on retrouve un contenu encyclopédique. Et c’est d’autant plus logique dans Midnight Tales, dans la mesure où rien que le bestiaire est super intéressant à développer et expliquer.

Pour écrire ces histoires on s’aperçoit qu’il faut une culture assez approfondie. Entre Shangri-la et Midgnight Tales, la science-fictions et l’ésotérisme, le grand écart est fait. L’avant-projet a dû être intense en documentation?

Complètement, oui. C’est riche, de toute façon c’est presque l’étape la plus sympa. Se renseigner sur tel ou tel sujet pour non pas devenir un expert mais au moins savoir à peu prés de quoi on parle. D’autant plus que c’était plus simple sur Midnight Tales, je n’écris pas les articles, c’est Claire Barbe, ma compagne qui s’en occupe. Du coup, on est deux à se renseigner sur chaque sujet, elle de manière plus approfondie vu qu’elle rédige les articles. Ce qui permet d’être un peu plus efficace sur l’avancé de chaque scénario.

Sur un tout autre sujet, Si on devait mettre de la musique pour accompagner Midnight Tales, vous nous conseilleriez quoi ? Ou au moins sur une histoire ?
Ah, c’est dur. Pour celle dessinée par Guillaume Singelin, qui ouvre le bal, je mettrai la musique d’intro de Buffy contre Les Vampires, parce que c’est forcément une influence pour son histoire, même si ça a dû un peu vieillir. Je pense que ça correspond.

Spoiler : Oui ça a vieilli ! Mais c’est de la bombe !

Donc, il y aura plusieurs volumes de Midnight Tales. le prochain est prévu à l’automne, il me semble. Il doit déjà être dans un état avancé ? On peut déjà avoir quelques noms ?
Semi-avancé, les dessinateurs sont en train de réaliser les planches. On y retrouvera Loic Sécheresse qui est déjà intervenu dans les Doggybags. Mathilde Kitteh dont ce sera le premier travail professionnel officiel en BD dans la mesure où elle est issue du même fanzine que Guillaume Singelin. Une autre personne qui n’a pas encore sorti de BD mais qui travaille de temps en temps pour Ankama, qui s’appelle David lasteda et moi même qui refait une histoire.

Retrouvera-t-on Run ?

(rires) Pour Run c’est un peu compliqué, il est tellement occupé. Il est complètement motivé mais c’est juste une question de temps. On va le laisser souffler un peu (suite à la sortie du film Mutafukaz, notamment) et on verra par la suite. Il y aura Florent Maudoux qui devrait se joindre à nous, Guillaume Singelin et Sourya qui reviendront. Le plus dur, c’est de gérer le planning de chacun des auteurs car tout le monde est très occupé.

Dans vos interviews lors de la sortie de Shangri-La, vous parliez d’une histoire sur l’intelligence artificielle ? Elle est toujours dans les cartons ?

Oui, disons que la gestion de Midnight Tales me permet à côté d’avancer sur ce projet, mais pas aussi vite que je voudrais. C’est un projet au long court, il y a 240 pages prévues. Il n’y a pas de date de sortie fixée pour l’instant.

Pour finir, j’aime bien finir mes interviews en demandant un scoop. Alors, on ne va pas y couper ! Avez-vous un scoop pour nous ?

Si Midnight Tales a vu le jour, c’est que je suis à fond sur Sailor Moon !

 

Et on le comprend, comment résister à un générique pareil ? 🙂

Merci de nous avoir consacré du temps, on souhaite longue vie à Midnight Tales et à votre carrière, merci de nous régaler toujours autant.

Vous pouvez retrouver la review complète du premier tome sur notre site .

 

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